Sur le RING

L’Alpha et l’Omega par Dominique A

SURLERING.COM - SOUNDTRACKS - par Maximilien Friche - le 27/04/2012 - 5 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Dominique A vient de sortir son neuvième album, « Vers les lueurs », 20 ans après ses débuts. Il y a quelque chose d’à la fois intact et inouï chez cet artiste. Chacun de ses albums semble essentiel et suffisant,  le chanteur y est sans cesse récapitulé. Il aurait pu n’en faire qu’un et cela aurait pu être celui-là, se dit-on à chaque fois. C’est encore le cas pour  « Vers les lueurs ». Nous allons tout de même l’écouter avec tous les autres en tête.



« Le chef de fil de la chanson minimaliste du début des années 90 » comme dirait Bernard Lenoir, celui qui est resté le grand frère d’une certaine génération (Diabologum, Katerine, Cali, Miossec, Superflu, Betsch, Tiersen, Toorop, Breut, Minière...) est parvenu encore à se renouveler avec toute sa matière. L’album se laisse difficilement morceler en chansons, sa grande unité est sous-tendue par la composition riche en sons qui l’accompagne cette fois. Ce sont des séquences qui restent, des phrases. Dominique A signe un album où il se récapitule et se diffracte en même temps, prenant encore une fois le risque de tout miser de sa personne, prenant le risque de nous faire espérer être nous aussi incorporés à la matière créée.

Vers la sonorité

On l’a parfois connu guitare sèche, on l’a souvent entendu entouré de la formation clavier-basse-batterie. Là, nous avons d’emblée en plus : orgue, clarinette basse, clarinette, basson, hautbois, cor anglais, contrebasse, flûte traversière, alto, piccolo, etc. Même si on reconnaît le rythme et la tonalité, c’est comme si le corps musical de Dominique A se trouvait diffracté. Il a osé la sonorité mais "le disque sourd" (1), le premier, celui des origines, l’objet des premières audaces, reste là, palpable par en dessous comme un cœur "au courant." Quelque chose qui bat. Quelque chose qui sait. L’essentiel de Dominique A reste à l’intérieur. Le sourd est à l’intérieur de l’orchestre d’aujourd’hui. Une obscurité dans la lumière, mais restant non saisie par la lumière. Quelque chose qui s’enracine dans la mort pour la dépasser. On retrouve le sourd sous l’abondance de sons, dans l’ambiance parfois bigbandesque de certains titres. On n’ose pas les comparaisons, mais les clarinettes tonitruantes nous rappellent parfois le classique d'un Artaud, du classique individualisé dans chaque instrument et finalement décomplexé.

Dominique A - disque sourd - 1991 - Syl :


Dominique A - Vers les lueurs - 2012 - Close West (live) :


Dominique A - Vers les lueurs - 2012 - Par les lueurs (live) :



Mais l’orchestre n’est rien dans ce chemin vers la sonorité. L’essentiel est porté par la voix. Depuis longtemps déjà, Dominique A nous a révélé que tout son projet réside dans sa voix, la mince élévation de l’âme. Depuis "Auguri", la voix est clairement, de façon décomplexée, et en nuances parfois osées, au premier plan. Loin devant. Le rock est un véhicule comme un autre, comme une musette. Le rock n'est qu'une formation musicale. L’essentiel de l’artiste est dans l’écriture et l’interprétation, dans la composition et l’incarnation. En vingt ans, à ses côtés, nous sommes passés d’une poésie de l’austérité à l’évidence d’un lyrisme. Il est impossible de ne pas faire le parallèle entre le mouvement vers la lumière initié par le titre de l’album (et au moins quatre titres de cet album) et, le mouvement vers la sonorité de l'ensemble, l’individuation du son et du souffle dans chaque instrument. Et il est également impossible de considérer cela comme un stade d’évolution. L’essentiel de Dominique A était présent dès "le disque sourd" ou "la fossette", et l’essentiel de l’artiste est encore présent dans "Vers les lueurs." Nous sommes comme face à une forme extraordinaire, après une forme épurée, d’un même rite. Beaucoup d’encens, de beauté, un vrai sens du sacré et toujours le même noyau. S'il ose ouvrir sa musique aux instruments à vent, c'est qu'il est sûr de pouvoir les incorporer à son univers plus solide que jamais. Dominique A vieillit en prenant de la distance avec la peur. La signification cachée de cette différence entre les débuts et maintenant semble dévoiler un coin d'espérance têtue contenue dans l'œuvre de Dominique A.

Le sublime au risque du ridicule

Qu'est-ce que l'essentiel de Dominique A retrouvé au cœur de "Vers les lueurs" ? Une signature dans le rythme, la tonalité, la voix, la phrase. Une signature. Un vibrato sans trop de puissance et derrière, tout le temps, comme un roulement de tambour, des saccades, une perpétuité, des bottes qui avancent inéluctablement. La marque de fabrique est reconnaissable sous le souffle des instruments. Le chant est tout à la fois obstiné et résigné. Il n'est jamais dépressif, il est vivant et conscient de sa précarité. Il est comme ce qui peut faire passer le temps dans une marche interminable, il est ce que l'on marmonne au sein du convoi, parmi un peuple prédestiné à ...

Dominique A - Vers les lueurs - 2012 - Le convoi (live)


Maintenant qu'il a duré, il peut tout oser. Il ne s'est jamais préservé, mais là il semble entièrement conscient que le sublime ne peut être atteint qu'au risque du ridicule. Comme Jacques Brel. Dans son vidéo-clip, il ose la danse, des gestes saccadés et patauds pour faire le danseur, pour rendre grâce. C'est la maladresse qui est le témoin de l'incarnation, c'est aussi elle qui attendrit un père. Il doit le savoir. Cela rappelle une vieille chanson où il n'arrivait pas à chanter en chœur avec Françoise Breut et lui-même (2). Exprès. Comme un funambule, il danse comme il chante, sur une lame de rasoir. Pour s'obliger à s'alléger. Personne ne rit de le voir.

Dominique A - Vers les lueurs - 2012 - Rendez-nous la lumière (clip)


Il s’inscrit entièrement dans chacun de ses albums, et si on cherchait à être analytique, dans chacune de ses phrases musicales également. Il y met son commencement à chaque fois, il est fort probable qu’il y mette aussi sa fin. Sa façon de se recréer à chaque album, de flirter avec le ridicule par amour du beau, confère au chanteur l'atout incontournable pour être un artiste, celui d'être prêt pour le sacrifice.

Ralliement à son désir de lumière


"Oublie la ville, oublie la vitesse, publie l'agression verbale..." Nous avons toutes les craintes au début de l'album que l'âge ait fait basculer notre chanteur dans des propos mièvres et moralisateurs. Mais là aussi, il s'agit d'un risque qu'il prend, d'un ridicule qu'il ose pour tenter le sublime. Sa poésie arrive tranquillement au tournant du couplet. "Contre un arbre". Sa poésie rend ses textes totalement hermétiques à toute récupération temporelle. Un mystère envahit les mots comme un léger brouillard, ce qui semblait évident devient énigmatique. Les phrases qui nous restent ne sont que des séquences mystiques. Dominique A semble tourner autour d’une certaine révélation. Il tourne autour pour manifester son désir. C’est ainsi que nous sommes reliés à lui, par son désir de foi, son écriture apophatique. La lumière est bien plus qu’une obsession depuis tous ses albums, c’est une quête. Le champ lexical de "Vers les lueurs" est envahi de références au soleil, à la lueur, à la lumière et aux contraires, l’ombre, l’obscurité, etc. "La plupart des chansons font référence à la lumière, avoue Dominique A. C'est une thématique involontaire mais bien réelle." (3)

Dominique A - Vers les lueurs - 2012 - Rendez-nous la lumière (live) :


Dominique A - Vers les lueurs - 2012 - Vers le bleu (live) :


Dominique A - La Fossette - 1992 - Sous la neige (live)


Au final, les séquences retenues forment un élan mystique aux échos interminables qui remontent « inlassablement et chaque fois trouvent une place » entre notre ventre et notre souffle. La chanson recomposée, le désir de foi qui fait des montagnes russes, ce long convoi vers la lumière, voilà :

"Ce soir, c’est l’agonie d’un soleil, ses rayons ne sont maintenant plus que des étincelles." (1981)
"Faible attirance pour la lumière, mes mots ne pèsent pas plus que l’air…" (1991)
"Allons dans un sentier où la lumière est franche, nous parlerons sûrement de partir quelques jours." (1992)
"Nous nous perdons dans le jour" (1993)
"Mon amour, la grisaille est passée, quelque chose a dû la chasser, elle avait pourtant recouvert tout, elle s’était déposée, comme de la poussière partout." (1999)
"Et nous supplions nos ombres de revenir nous cacher, d’encercler ce monde impossible à regarder." (2004)
"C’est lui qui vient à toi, il est là : l’horizon." (2006)
"Je ne t’ai jamais dit, mais nous sommes immortels." (2009)
"L’obscurité me fait des signes, elle me trouve parfait dans le jour qui décline, je lui plais." (2012)
"Oh même en plein soleil, on est toujours loin du soleil. "(2012)
"Et soudain, par des lueurs, nous voilà traversés par des lueurs." (2012)"

(1) Disque autoproduit par Dominique A en 1991
(2) Chanson de la ville silencieuse - album "si je connais Harry" (1993)
(3) Le Figaro le 26/01/2012


Toutes les réactions (5)

1. 18/04/2012 19:31 - Jérémie CUNAUD

Jérémie CUNAUDMerci Monsieur pour cet extraordinaire critique de Dominique A. Il est pour moi l'accompagnateur de mes journées sans fin. Il rend ses lettres de noblesse à l'art musical français. Merci !

2. 03/12/2012 22:54 - patko

patkoun excellent article, intelligent et documenté.
si la presse papier avait les mêmes exigences qualitatives elle serait sans doute en meilleure forme.
Merci à Bertrand Betsch pour m'avoir redirigé sur cet article qui va m'inciter (si besoin était) à réécouter encore le dernier Dominique A

3. 03/12/2012 22:54 - patko

patkoun excellent article, intelligent et documenté.
si la presse papier avait les mêmes exigences qualitatives elle serait sans doute en meilleure forme.
Merci à Bertrand Betsch pour m'avoir redirigé sur cet article qui va m'inciter (si besoin était) à réécouter encore le dernier Dominique A

4. 13/01/2013 20:08 - Julien

JulienExcellent article, excellent point de vue sur un excellent artiste.
J'ai eu la chance de rencontrer Dominique A à la fin de deux concerts (et il y en aura d'autres), un homme intègre et généreux, d'une gentillesse naturelle et vraie. Il mérite sa place parmi les plus grands et honorables chanteurs (Barbara, Brel, Ferré, Brassens,...).
Et je partage l'avis de Patko!

5. 05/05/2013 09:41 - Perelys

PerelysPar les lueurs. Pour saisir dans chaque mot, le sens caché de ce que Dominique A a écrit, il faut simplement avoir vécu l'histoire que j'ai connue, un jour rue du Soleil et qui, en moi, restera gravée à jamais.

Ring 2012
Maximilien Friche par Maximilien Friche

Directeur littéraire aux éditions Ring. Ring Wall of Fame.

Dernière réaction

Merci Monsieur pour cet extraordinaire critique de Dominique A. Il est pour moi l'accompagnateur de mes journées sans fin. Il rend ses lettres de noblesse à l'art musical français. Merci !

Jérémie CUNAUD18/04/2012 19:31 Jérémie CUNAUD
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