Sur le RING

Dans l'enfer de Gotham magazine

SURLERING.COM - BIG BROTHERS - par Laurent Obertone - le 12/12/2011 - 11 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

À côté d'un journal moderne, même le candidat du NPA devient enthousiasmant. Et pour cause : être ennuyeux, c'est ce qu'on demande aux journalistes. Aux journalistes régionaux en particulier (les plus lus, de loin). En quelques décennies, ils ont été eux aussi absorbés par le super-État et ses innombrables tentacules, pour devenir des fonctionnaires de l'information. Le très furtif Laurent Obertone est journaliste dans un grand quotidien, à Gotham City. Visite guidée.




Comment ça marche ? D'abord, l'aspirant journaliste (avec la naïveté de celui qui rêve encore de devenir Jack London) passe au crible de sa corporation : les concours d'entrée aux écoles de journalisme sont corrigés par des journalistes. L'aspirant journaliste admis remarque d'ailleurs bien vite que tous les autres admis ont le bon profil. Look historien de l'art, trop pote avec tout le monde, fêtard, rebelle, militant, concerné, engagé, branché, excessif, mais finalement jamais trop. Ou toujours dans le bon sens.

Les cours sont dispensés par des journalistes. Les diplômes sont distribués par des journalistes. Suite à quoi les entretiens d'embauches sont réalisés par des journalistes. Sur le terrain, les débutants sont pilotés par des journalistes. Toute leur vie, ils auront toujours des comptes à rendre à un journaliste au-dessus d'eux. Si notre aspirant survit au cursus classique sans faire de vagues, et si pour une raison inexplicable il n'en finit pas par détester son métier (il y a bien des gens qui aiment Bénabar), il finira par avoir le privilège de l'expérience (c'est-à-dire de l'habitude de tout accepter), privilège qui lui donnera le droit de trier à son tour ses futurs petits collègues d'éventuels déchets non-formatables. Autant dire que les brebis galeuses suffisamment tenaces pour survivre jusque là se comptent sur les doigts d'une main.

Parce que le métier, ce n'est pas ce qu'on imagine. Les obligations sont lourdes. Mais rassurez-vous : on vous apprendra dès l'école à bien lire la loi sur la liberté d'expression pour comprendre que cette dernière n'existe pas. Et on ajoute qu'au-delà de ça, la "réalité matérielle est très contraignante". Citation phare de tous les rédacteurs en chef de la planète : "c'est le journal qui vous changera, jamais vous qui le changerez". Ça fait aussi partie de la sélection… Ceux qui manquent de docilité sont d'ailleurs invités à renoncer. Si leur esprit d'initiative se limite à ramener des croissants au bureau, ce sera aussi bien.

Venons-en aux contraintes matérielles. La vente au numéro ne pèse pas grand chose dans le budget d'un journal. D'où la gratuité florissante. Ce qui compte, c'est la publicité classique et institutionnelle. Classique, ce sont les entreprises privées avec un budget communication. Ça implique de vérifier qui a acheté des publicités avant de faire des articles "qui dérangent" (nous reviendrons sur le concept de dérangement). Évidemment, il y a de nombreuses entreprises d'État, qui se débarrassent de sommes considérables dans la publicité (La Poste, SNCF, EDF...). Les publicités sont parfois discrètes : on nomme ça des "publi-reportages". Un bel article très valorisant, publié parmi d'autres comme si de rien n'était, en échange de deniers sonnants et trébuchants. Vient ensuite la publicité institutionnelle, la plus importante. Ça concerne les innombrables collectivités aux budgets confortables : conseils régionaux, généraux, communautés d'agglomérations, communautés de communes, communes, cantons, regroupements, associations (leur budget vient des collectivités…), et enfin l'État en personne, quand il décide ne pas se planquer derrière les avatars pré-cités, par exemple pour publier les très utiles publicités "contre la violence routière" ou pour encourager le "manger-bouger".

Et comme dans tout bon jeu vidéo, il y a le coup spécial. Les fameuses annonces légales. La plupart des gens ne savent pas ce qu'elles sont : pour résumer, les collectivités doivent obligatoirement publier leurs annonces dans la presse. C'est payant, fréquent et très cher. Une belle astuce pour financer indirectement les journaux, par une forme dérivée d'impôt sur les collectivités. Et compte tenu de la masse d'argent en jeu, c'est pour ladite collectivité un beau moyen de pression sur les journaux.

Par exemple, si une ville comme Lille coupe ses annonces légales (un million d'euros par an), la Voix du Nord coule. C'est aussi simple que ça. D'ailleurs, des maires très en vue sont bien connus pour leurs amicales pressions sur les journalistes locaux. Évitons les noms, ils ont la procédure facile. Oui, la diffamation interdit au journaliste d'avancer des accusations, fondées ou non, tant qu'elles ne sont pas entérinées par la justice (condamnation définitive). Cf la fameuse loi sur la liberté d'expression. Bref, le journaliste a surtout le droit de fermer sa gueule. En revanche, il sera toujours le bienvenu à l'inauguration d'un giratoire ou à un dimanche loto.

Il faut aussi savoir que l'État aide directement la plupart des publications de presse, avec des subventions colossales. 60 millions d'euros en 2008, 2009 et 2010 pour la seule presse en ligne. Par exemple, Rue89 touche 250 000 euros par an de subventions. Oui, vos impôts. La presse écrite, c'est pire. Tous les grands titres perdent plus d'argent qu'ils n'en ont jamais gagné. Un journal comme l'Humanité est un gouffre sans fond, maintenu en vie par plusieurs millions d'euros par an, depuis des années. Soi disant parce qu'il appartient à notre "patrimoine". La plupart des journaux et des groupes de presse perdent de l'argent. Souvent des millions d'euros par an. Par exemple, le Figaro (qui ne se porte pas si mal) perd officiellement 10 millions d'euros par an.

À titre anecdotique : les journalistes eux-mêmes bénéficient de jolies niches fiscales (déduction de 7 500 euros) aussi injustifiées qu'inacceptables. Il fut un temps où les journaux existaient. Ils étaient indépendants, libres et ils gagnaient leur droit d'exister, en offrant aux lecteurs une véritable valeur critique. Comment en est-on arrivé à la situation actuelle ?

C'est un cercle vicieux : les journalistes se spécialisent dans la publicité et la distraction, les gens finissent pas s'en lasser. Les ventes baissent. Les journaux font la part belle à leur côté commercial pour attirer plus d'annonceurs, pour compenser. Quitte à baisser leur prix de vente (un journal qui n'est pas distribué n'intéresse aucun publicitaire). Donc les journalistes sont contraints à louer les mérites des publicitaires, qui représentent souvent, d'une manière ou d'une autre, l'État. Seulement voilà, les gens s'en foutent que le président du Conseil général du Doubs soit un très bel homme. Donc ils cessent d'acheter "ce journal de vendus". Donc il faut héberger encore plus de publicités pour compenser. Etc. Le journal finit bien vite par dépendre totalement des annonceurs, donc à être prêt à tout pour ne pas les perdre (question de survie). Voilà comment les journalistes sont devenus de bons fonctionnaires.

Et un bon fonctionnaire, ça fait ce qu'on lui demande, ça n'a guère de marge de manœuvre, si ce n'est le choix souverain entre deux formules à la con, du genre "il croquait la vie à pleine dents", ou "il était très apprécié de tous et laissera un grand vide". Notamment parce que le journaliste est astreint par son chef d'agence, puis son rédacteur en chef, puis son directeur de publication, puis son président, puis son annonceur, à bien vouloir écrire ce qu'on lui demande. Et notre journaliste répète ensuite ces directives à ses propres correspondants. On appelle ça la ligne. En général, les journaux font uniquement de l'événementiel et du relationnel, sans aucune analyse critique. Un beau portrait de tel original, des articles complaisants sur telle association… De temps à autre, on charcute un notable de seconde zone en première page, parce que ça fait vendre sur au moins deux numéros. Un vieux réflexe, pour se souvenir du temps où vendre autre chose que de la publicité était prioritaire… Il est bien rare qu'un journaliste détaille trop les subventions versées aux associations, par exemple, ou les innombrables aberrations budgétaires des collectivités qui ont, rappelons-le, l'argent que les journaux ne gagnent plus d'eux-mêmes. Toujours celui des contribuables ! S'ils ne veulent plus payer les journaux, on leur fera payer quand même.  

On comprend mieux cette situation quand on constate par exemple que les interviewés en sont à réécrire leurs interviews... On savait que les journalistes les arrangeaient, mais pas qu'ils les envoyaient aux interviewés pour qu'ils les réécrivent carrément. Récemment, le Nouvel Obs a donné l'exemple du travail de com' de Martine Aubry et de ses obligés secrétaires de Libé Lille.

Le journalisme, nous le disions, c'est aussi la ligne du journal. La ligne est toujours égalitaire, c'est-à-dire positivement discriminante (imposer les absents). Ça consiste à mettre en avant plus de femmes, parce qu'elles lisent de plus en plus. C'est devenu un réflexe, puisqu'une majorité de journalistes sont aujourd'hui des femmes. Signe supplémentaire que le métier a fui la polémique, au sens noble du terme, pour migrer vers la communication, au sens superficiel du terme. La ligne exige également de promouvoir la diversité, pour "coller à l'image réelle du pays". Comme le précisait une note interne d'un groupe d'hebdomadaires locaux : "la diversité ne doit pas apparaitre qu'en pages sports ou en pages fait divers".
Il s'agit bien de créer de l'information. Et si la réalité ne plaît pas au journaliste, ce qui est souvent le cas, il a sa botte secrète : l'incontournable hiérarchie de l'information. En clair, le choix de parler de ce qui lui plaît et de passer sous silence ce qui ne lui plaît pas. La Une sur une belle action humanitaire, un encadré page 32 sur un vilain fait divers. Ou inversement, selon le fait divers...

On oublie souvent que le premier boulot du journaliste est de compiler et de trier l'information, en lui donnant plus ou moins d'importance, selon son appréciation subjective… ou la ligne du journal. En clair, son métier est de discriminer. Ne prévenez pas le MRAP, parce que c'est là encore une discrimination très positive. Le journaliste choisit en général une avalanche de sujets secondaires, minoritaires et concernant des minorités. En leur donnant une importance très artificielle, il distrait ses lecteurs de quantité d'autres informations d'importance majeure. Il a bien entendu l'appui total de sa hiérarchie pour ce genre de besogne. En revanche, s'il pouvait éviter de parler de ce qui fâche, sa direction lui en saurait gré. Par exemple, quand on découvre qu'un grand baron de la gauche, Roland Dumas, a jadis fait pression sur la Cour des comptes (organisme présenté comme un modèle d'indépendance, dont on a toujours vanté l'incorruptibilité) pour qu'elle ferme les yeux sur les comptes de campagne d'un candidat de droite, Édouard Balladur, c'est un entrefilet en page quatre, pas partout et surtout pas longtemps. Parce que les journalistes font comme si cette affaire était infiniment moins passionnante et importante que le cancer annoncé de l'animateur-producteur de Toute une histoire.

C'est très triste, ce qui arrive à Jean-Luc Delarue. Mais il y a fort à parier que cette épreuve très personnelle (et d'intérêt géopolitique mineur, convenons-en) est désormais plus commentée et médiatisée que l'affaire Balladur, qui ressemble au plus grand scandale politico-financier de la Ve République. Le lecteur, conditionné depuis des décennies à la hiérarchisation de l'information, ne voit rien d'anormal là-dedans. Il se dit que, tout de même, le pauvre Jean-Luc. Et l'information choisie remporte victoires sur victoires en rase campagne.

Pour être journaliste, il faut être dans les clous, c'est-à-dire mièvre et terne, aussi parfaitement chiant qu'un social-démocrate scandinave.


Dernier exemple en date : un malheureux éditorialiste du Point a osé railler l'accent d'Eva Joly. Évidemment, ça a créé "une polémique", comme on dit dans le métier quand tous les corbeaux s'acharnent sur un même cadavre. Les politiques condamnent, les éditorialistes "prennent leurs distances", le MRAP porte plainte, etc. Les éditorialistes ne sont pas là pour faire des blagues, la ligne du parti est stricte : rire de quelqu'un rime forcément avec le haïr. L'humour recèle toujours un certain fascisme...

Attention, toute attaque n'est pas proscrite. Si elle vise les attaquables, elle est même recommandée. Et si jamais ça tourne mal, le journaliste peut compter sur ses collègues pour regarder ailleurs. Vous souvenez-vous de cette candidate FN présentée comme une ancienne escort girl ? Un "scoop" de la presse locale, repris avec empressement par les médias nationaux. "Bouleversée par ces attaques", Sandra Kaz s'est d'abord défendue devant la justice (ce qui n'intéressait plus les médias : autant prêcher dans le désert). Puis elle s'est suicidée. Elle avait un enfant. Si vous n'en avez pas entendu parler, c'est normal : les fonctionnaires sont solidaires, et ils font bien leur travail.

Pour le journaliste, déranger, ça veut dire tendre son micro à un syndicaliste qui gueule sur le budget de fonctionnement (en particulier l'alinéa verres de l'amitié) de sa commune. Pour ce qui est du vrai dérangement, on se le garde pour plus tard, au cas où. Au cas où un jour, on ne dépendrait plus de la commune, du département, de l'État… Mais bon, le statut de fonctionnaire, ce n'est pas si mal : la sécurité de l'emploi, le brevet de distillation de la bonne parole, la carte de presse et l'arrogance qui va avec. Non seulement ils peuvent donner leur avis sur tout sans rien savoir, mais en plus cette cuistrerie est reconnue officiellement. C'est le rêve de la plupart de nos contemporains, qui admirent ce métier, quoiqu'ils en disent.

En attendant ces jours de gloire, les journalistes ne parlent plus de l'affaire du Carlton parce que leurs collègues (et des Franc-maçons) y sont impliqués jusqu'au cou, pour rester poli. On évite les révélations de Dalongeville parce qu'on a l'habitude de ramper devant la fédération PS et sa matrone. On louvoie devant l'explosion au grand jour des manœuvres de la baronnie socialiste du Pas-de-Calais et des distribution de circonscriptions aux éléphants (Royal, Lang)… Malgré tous ces efforts, les sondeurs jurent que l'opinion est bien décidée à voter et revoter pour le charismatique François "Flamby" Hollande… En attendant, on parle des vrais sujets : le téléthon, miss France, les cadeaux de Noël. on se demande s'il ne faudrait pas relancer le débat autour du mariage gay, ou si la prostitution ne devrait pas être encadrée ou interdite. Notre super-État n'en finit plus d'empiler d'improbables compétences… Il assiste désormais toutes les consommations : nourriture, alcool, tabac, drogue, sexualité, prostitution… et crime, bien entendu.

Justement, le crime journalistique, à qui profite-t-il ? Qui bénéficie de la transformation discrète et progressive des journalistes en fonctionnaires ? Comme toujours : l'État. Notre super-État tient en laisse tous les journaux, lesquels s'évertuent à faire croire qu'ils sont indépendants et garants du bon fonctionnement de la démocratie. En réalité, ils sont les cerbères d'un système, et veillent à ce que l'opinion reste gentiment stable, rebelle du bon côté de l'enclos, abreuvée d'inepties et saoulée de distractions, même en cas de vraie tempête au dehors. C'est le bon vieux principe du dormez-bien, braves gens, institutionnalisé à l'échelle du pays, et même du continent. Si vous entendez dire que l'Europe s'effondre, sachez bien que ce n'est rien en comparaison du pire, de ce qu'il faut retenir : Eva Joly a été victime de xénophobie. Le téléthon a battu son record. Et Jean-Luc Delarue a un cancer.

Laurent Obertone


Toutes les réactions (11)

1. 12/12/2011 14:25 - galahad

galahadGood night...and good luck Mr Obertone

2. 12/12/2011 14:33 - Matilian

MatilianIl faut avoir un puissant protecteur pour retrouver la liberté d'information journalistique. Est-ce possible dans un pays où l'argent a tout gagner à flirter avec les concessions de l'Etat plutôt que de faire fonctionner le capitalisme concurrentiel?

Néanmoins, M. Obertone, si vous décrivez là une facette de la médaille, l'autre facette est bien réelle aussi: le désintérêt du public est bien réel. Chose effarante: on constate que le désintérêt pour le réel a tendance à croître avec le niveau d'éducation.

Depuis des années que l'on lit les fiches techniques des sondages, on observe que les CSP+ ou les +diplômés bêlent unanimement à des questions comme "la montée de la violence, un fantasme?". Récemment, une remarque de R.Lindzen (climatosceptique, autre débat ici seul sa phrase m'intéresse) m'a semblé viser juste: "Les gens ordinaires démystifient les peurs artificielles créées par leurs congénères; les personnes éduquées y sont elles très vulnérables". Inversement, le réel...

Je ne suis pas sûr, non, que la demande soit anesthésiée par l'offre, dans le domaine de l'information. Au vu de votre esprit, vous avez du vérifier assez souvent cette désespérante propension qu'ont nos contemporains à nier certains faits, au mépris de la qualité et de la quantité des arguments que vous leur apportez. Quand on parle de la violence des relations sociales en banlieue, avec maintenant de belles études à l'appuis comme celle de G.Kepel, nous faisons face à des hérissons. Nous les mettons mal à l'aise. Et ils vous en veulent à vous, de les mettre mal à l'aise. Pas à une éducation qui les a rendus insensibles au réel. Vous touchez à leur confort. Ils ne veulent consommer (information, mais aussi du reste), que ce qui conforte leur confort.

(à suivre)

3. 12/12/2011 14:34 - Matilian

Matilian(la suite)

Une piste pour essayer de comprendre ce paradoxe peut être cherchée lorsque l'on réfléchit à ce qu'est "l'éducation". Pourquoi apprenons-nous? Est-ce pour évoluer dans un monde que nous avons appris à comprendre, partant de là l'éducation permet l'action car elle repousse le domaine de l'incertain? Ou/Et est-ce pour évoluer dans un monde avec nos contemporains, partant de là l'éducation permet interaction, car elle favorise une commune compréhension du monde, et une prévisibilité des actions de ses semblables?

Répondre oui à ces deux questions, c'est comprendre pourquoi le déni est si fort quand l'on monte dans les classes éduquées et socialement reconnues. Si les moins éduqués ou moins reconnus socialement ne sont pas hostiles au réel, c'est qu'ils n'ont pas assimilé une éducation l'expliquant, ou qu'ils n'ont rien à perdre de sa prise en compte. Le réel qui irait contre l'éducation ne viendrait pas remettre en cause leurs relations sociales, leur statut social, et si peu leur compréhension du monde.

En revanche, les relations sociales, le statut social et la compréhension du monde sont tous trois fortement ébranlés quand le réel s'oppose à l'éducation d'un CSP+ ou d'un Bac+. Si l'on accepte l'idée que l'éducation sert à huiler les relations entre les individus et le monde d'une part, les individus d'autre part, un réel qui viendrait s'y opposer est tout bonnement insupportable. Il est identifié comme plus subversif, plus dangereux que le déni qui lui permet à cette belle mécanique de poursuivre ses contorsions. Et puis, elle a tout de même marché jusque là, non?

Nous avons probablement vécu dans les années '90-00 cette phase du déni du réel. Aujourd'hui, nous vivons plutôt la phase du refoulé. Toujours dans ces fameuses discussions entre semblables, je décèle l'insinuation du doute. Le réel est comme un virus: une fois inoculé, il se développe et il ronge l'appareil éducatif reçu dans sa jeunesse et conforté dans le monde du travail. Désormais, nous traversons la phase du refoulé. A chaque fois que le réel affleure, il est renvoyé au tréfond de leurs âmes avec cette remarque pour se conforter: "et de toutes façons, si cela était vrai, ce serait le saut dans l'inconnu".

J'imagine souvent nos ancêtres cavernicoles, apercevant un feu de brousse au loin. Le feu s'approche, dessine une ligne ardente sur tout l'horizon. Mais qui sait, pensent nos aieux, le vent finira par tourner, la pluie par stopper la progression. Un jour se passe, un deuxième: la grotte risque d'être un cul de sac. Pensée réconfortante: oh, elle est bien assez profonde; on ira s'y réfugier plus loin, et quand la brousse aura fini de brûler, on pourra en sortir. Troisième jour, quatrième: les enfants et les vieux commencent à souffrir d'irritations de la trachée. Il y avait donc tant de combustible que ça, pour que le feu soit encore alimenté? Les anciennes certitudes cèdent la place à la panique, l'irrationnel perd son infériorité logique d'avec le rationnel, le groupe s'en remet à la prière, et finit par pratiquer des sacrifices humains. La barbarie l'achève avant que la fumée ne les asphyxie.

Cette brève parabole pour illustrer ma crainte de ces gens qui soudainement perdent leurs idoles auxquelles ils s'étaient accrochés comme des moules (ou des sangsues, pour certains). Car demain, avec la même force de déni qui est la leur, ils embrasseront le premier ordre alternatif qui leur restituera leur zone de COMFORT. Qu'il soit fasciste, islamiste, consumériste, décroissant ou communiste.

Non, Monsieur Obertone, je ne crois pas qu'une presse libre avec des journalistes libres aurait du succès. Mais peut-être l'important n'est-il pas là? Il suffirait qu'un titre ou deux vive d'un honnête succès pour supporter le reste? Alors oui, Monsieur Obertone, peut-être avez-vous raison.

PS: je voudrais rendre hommage à cet ouvrage de Neil Postman "se distraire à en mourir". Il identifie l'insensibilité croissante de nos contemporains à demander de l'information de qualité au médium dominant. Sa thèse selon laquelle le médium (oralité, imprimerie, télégraphe, radio, télévision) n'est pas idéologiquement neutre me parait essentielle. Il n'a pas eu le temps d'écrire sur Internet.

4. 12/12/2011 15:41 - GG

GGHeureux de vous retrouver, Obertone.

5. 13/12/2011 17:44 - Gédéon

GédéonEn 1984 (j'étais alors un gamin), les anciens de la rédaction se rendaient au "bar du coin" pour boire un verre, et parfois plus, histoire de se bien huiler la cervelle avant de taper leurs quatre ou cinq feuillets du soir. Naturellement, je les suivais. C'est dans ce "bar du coin" que j'ai appris le métier, celui de journaliste (aussi bien que celui de boire).
Aujourd'hui, mes confrères font du sport. Le dimanche matin, vous les trouvez dans les salles de gym. Le lundi soir, ils jogguent. Le mardi, RTT. Quand ils vous invitent à prendre un pot, ils ne vous invitent pas à en prendre deux (pourtant je remets toujours ma tournée). Notez que je ne sais pas de quoi je pourrais causer avec eux au "bar duc coin", vu qu'ils ont à peu près autant de culture qu'un orang-outan mongolien, et qu'ils sont aussi amusants qu'Eva Joly, ce qui est beaucoup plus grave, en définitive.
En 1984, dans la rédaction où j'ai débuté, il y avait un ancien plombier. Vous imaginerez sans peine les plaisanteries dont l'accablaient les autres, mais vous ne soupçonnerez jamais le degré de compétences (comme on dit aujourd'hui) journalistiques de cet homme, qui avait appris sur le tas, en lisant, en écrivant, en enquêtant, et en écoutant ceux qui devinrent un jour ses pairs. S'il avait fait une quelconque école de journalisme, il n'aurait jamais dépassé le stade de grouillot. L'école de journalisme, une maladie dont la presse ne s'est jamais remise.

6. 13/12/2011 21:10 - älgsson

älgssonAh, Gédéon, je suis sûr qu'un verre en votre compagnie en vaut le coup. Qui aujourd'hui vous propose de boire un verre au trocquet du coin? Il faut toujours aller le boire "là, on m'a dit que c'était bien". Alors qu'un verre en bonne compagnie peut même se boire chez sa grand-mère dans un obscur patelin des Ardennes... Cette faculté de nos contemporains à oublier que la valeur ajoutée, c'est eux, ou rien. Ils préfèrent rien.

Où voulais-je en venir? Ah oui, votre histoire de plombier. Un plombier au moins ça sait (enfin, savait, mais c'est une autre histoire), qu'un bon tube et un bon joint ça vous fait une bonne robinetterie. Pareil en journalisme. Pour peu qu'il soit aussi dextre des tournevis que des mots, un bon plombier fait plus l'affaire qu'un étudiant en journalisme lambda.
Récemment j'ai découvert -ou plutôt, entendu de l'intéressé- que Sylvestre Huet, sommité du journalisme scientifique en France (allez jeter un regard à son blog Science², un régal de précision et d'informations), n'avait pour tout diplôme qu'une licence en histoire. Lui n'avait pas de diplôme pour se faire dispenser de corrections. Il se devait de devenir excellent, il l'est devenu. Ceux qui ont un diplôme, trop souvent s'y couchent dessus, sauf à l'exhiber à la moindre remise en cause de leur travail.

Mais ceci est une autre discussion. Je m'en retourne brâmer dans ma triste forêt urbaine.

Une pensée, néanmoins, pour Sandra Kaz. Son cas sera-t-il étudié en école de journalisme? Elle mériterait une petite note de laquelle inoncer rédactions et écoles de journalisme. Certains doivent être mis nez à nez avec leur propre merde de penser qu'une fille ayant fait du porno comme gagne-pain dans un trou de province ne mérite pas une pensée après son suicide pour cause d'acharnement médiatique. Et dire que la bête immonde s'appelle Le Pen. Oh que Dantec a raison: tous ne rêvent que de faire mal impunément.

7. 14/12/2011 18:50 - Spiridon

SpiridonAh, Gédéon !
Quel dommage que nous ne travaillions pas dans les mêmes rédactions...

8. 16/12/2011 21:30 - Crashtest

CrashtestAïe ça pique! C'est une joie de vous lire à nouveau M. Obertone!

9. 18/12/2011 21:37 - Tristan

TristanQuoi? Delarue a un cancer. J'étais pas au courant. Merci pour l'info M.Obertone.

10. 07/01/2012 23:37 - Vlad XXII

Vlad XXIIUne citation qui devrait vous faire plaisir, Laurent :

"Nous avons le bonheur de posséder un journalisme pullulant et ubiquitaire qui nous renseigne avec la dernière exactitude sur la bagatelle passionnante de la politique ou de la cour d'assises et qui nous laisse complètement ignorer les événements les plus considérables." Léon BLOY in Le Révélateur des Globes

11. 25/01/2012 16:01 - PAYSSERAND/POETE REVEUR

PAYSSERAND/POETE REVEUROK cet article est fort bien écrit sur la base de documentation.
Un bémol cependant:Il est un journal satirique hors norme car indépendant de toute publicité ce qui
le rend plus libre au moins...j'ai cité "Le Canard Enchaîné">>>Coin coin!

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galahad12/12/2011 14:25 galahad
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